OUT OF MIND, OUT OF SIGHT, J. Kastner, Canada

« La lèpre disparue, les lépreux effacé, ou presque, des mémoires, ces structures de réclusion resterons. Dans les mêmes lieux souvent, les jeux de l’exclusion se retrouveront, étrangement semblables deux ou trois siècles plus tard. Pauvres, vagabonds, correctionnaires et « têtes aliénées » reprendront le rôle abandonné par le ladre, et nous verrons quel salut et attendu de cette exclusion, pour eux et pour ceux-là mêmes qui les excluent. Avec un sens tout nouveau, et dans une culture très différente, les formes subsisteront par la suite – essentiellement cette forme majeure d’un partage rigoureux qui est exclusion sociale, mais réintégration spirituelle. »

M. Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, p. 19 

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Quand le monde est amputé d’un homme et un homme est amputé du monde, tous les autres ont le devoir moral de se demander pourquoi et comment. Le documentaire du canadien John Kastner Out of mind, out of sight, a été traduit en français avec le titre Loin d’eux-mêmes, loin des autres. Je crois que Les fous, hors de la vue ce serait une traduction plus appropriée pour reprendre la cruauté sans espoir du titre originaire, la même cruauté qui habite le jugement de la communauté des « sains » envers les personnes atteintes de maladie mentale et ayant commis des actes criminels. Le jugement. Voilà un mot clé de la démarche du documentariste, qui nous explique qu’il a tourné ce film « pour dé-stigmatiser les criminels psychiatriques, pour essayer de déraciner en partie le préjugé profond qui existe envers eux, des personnes qui ont commis des actes criminels pouvant aller jusqu’au meurtre mais qui n’en sont pas criminellement responsable, à cause de leur maladie mentale. »1 . Kastner souhaite suspendre son jugement intellectuel pour arriver à « sentir les personnes filmées et leur douleur, sans diminuer l’épreuve épouvantable des victimes. ». Il s’attache à filmer pendant dix-huit mois, après trois ans et demi de repérages, la vie des patients et du personnel soignant du Centre de santé mentale de Brockville, au Canada anglophone, une unité sécurisée de psychiatrie légale. Le lieu est représenté très clairement sous son aspect de surveillance et contention : les relations entre patients et personnel restent d’ordre médicale, celles entre patients sont pour la plus part conflictuels, ou simplement absentes. Chacun est absorbé par sa maladie, seul protagoniste de son monde mental. Petit à petit, quatre personnages se détachent : Sal, Justine, Michael et Carole se livrent à la caméra, prennent avec avidité la parole qui leur est laissée. Sal est dans le déni, Justine est déclarée incurable, Carole alterne des moments de violence à des moments de lucidité qui la font sombrer. Michael par contre, permet au réalisateur de relever son défi de dé-stigmatisation : réintégré dans une communauté qui s’est sensibilisé, grâce au film, à son histoire, il essaye de reconquérir une vie digne. Les autres restent exclus, livrés aux médicaments dans une structure qui les garde sans rien réellement pouvoir faire pour eux. Le film soulève évidemment des questionnement : comment assuré la protection de la communauté et en même temps la dignité des résidents de l’unité psychiatrique ? En d’autres mots, comment surveiller sans punir ? Est-ce que ça suffit de remplacer les barreaux par les vitres ?

Si le film est fort quand les patients s’expriment par eux-mêmes il perd de mordant quand il s’efforce de contrebalancer le propos par les témoignages des infirmiers et des psychiatres. Ce sont malheureusement les phrases du personnel soignant, leurs propos, qui imposent l’enchainement des scènes. Une caméra mobile, aux mouvements nerveux, capte la parole des patients, qui discutent avec le réalisateur hors champ, alors que pendant les moments réservés au personnel soignant des cadres d’entretiens posés sont mis en place et la parole reste en off sur des séquence de vie du lieu, comme à signifier la permanence du stigmate, qui leur restera collé, pour la plus part d’entre eux, pendant les sorties à l’extérieur du centre ou pendant une réintégration éventuelle dans la vie sociale. On aurait souhaité retrouver la même délicatesse de la démarche dans les choix esthétiques, qui sont souvent maladroits et tendant au pathos (des arrêts sur image de couché de soleil, des zooms soudains sur les yeux mouillés du frère de Michael…) Out of mind, out of sight est une plongée intéressante dans le monde de la psychiatrie criminelle, qui laisse encore des envies au niveau formel. Un échange entre Carole, une patiente, et son infirmier, est éclairant pour saisir le sens du Centre de Brockville : « I dont’ feel loved ! » « Well…we’re going to keep you safe… »

Aurora Vernazzani,

21/1-2015

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Bande annonce OUT OF MIND, OUT OF SIGHT, 

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